![]() RASSEGNA STAMPA | 4 GENNAIO 2003 |
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"Un des buts de
cette communication répétitive est d'inculquer à l'opinion publique que le
clonage est inéluctable."
La secte des raéliens a affirmé, le 27 décembre, avoir
fait naître une petite fille par clonage le jour de Noël. Prenez-vous cette
annonce au sérieux ?
On ne sait pas aujourd'hui si cette annonce est vraie ou
fausse. Mais même si elle est fausse, elle a néanmoins la dimension d'un
événement important. Cette annonce s'inscrit en effet dans une stratégie de
communication à plusieurs étages, très bien pensée, et conduite de façon
parallèle par les compétiteurs de cette course au premier clone humain, à savoir
les raéliens d'une part, l'Italien Antinori et ses consorts médecins d'autre
part. L'objectif de cette stratégie est de réduire l'opposition du public au
clonage, et même de changer sa face, de lui donner un visage aimable. L'annonce
faite par Raël, vraie ou fausse, participe à ce travail.
Elle semble pourtant semer l'effroi plus que la
sympathie...
Sur le coup, oui. Mais prenons un peu de recul. L'annonce
de cette naissance s'inscrit dans une série de promesses égrenées depuis des
mois. Voilà plus d'un an que Raël, Antinori, Zavos nous affirment qu'un clone
est en route et nous font suivre la progression de la grossesse, distillant
parfois des informations contradictoires. Pourquoi tous ces bulletins de santé
? Ce n'est pas simplement une affaire de publicité. L'un des buts de cette
communication répétitive est d'inculquer à l'opinion publique le sentiment que
le clonage est inéluctable. Autrement dit : le clone arrive, il n'est plus
temps de discuter de son interdiction. Et peu importe, dans cette affaire, que
les échéances soient tenues.
L'autre but, c'est de désensibiliser le public à force
d'annoncer des clones dont on ne voit pas la couleur. La première fois qu'on a
parlé de clonage, à l'occasion de la naissance de Dolly, en 1997, la réactivité
a été extraordinaire, les débats intenses. Mais aujourd'hui, il y a eu tant
d'annonces de clones, tant de démentis, la sensibilité au sujet s'atténue.
C'est l'histoire du jeune berger qui crie au loup pour se moquer. Quand le loup
a vraiment été là, les villageois ne se sont pas déplacés à l'appel du berger :
ils étaient insensibilisés à la menace. Le fait que ce soit une secte peu
crédible qui annonce le premier clone concourt parfaitement à cette opération
d'insensibilisation.
Et puis, il y a un troisième objectif dans cette
stratégie. Il est beaucoup plus subtil et probablement très pensé en termes de
communication. Il s'agit de modifier ce qu'est sans doute l'image du clone dans
l'opinion publique. Lorsque les gens parlent du clone, ils l'associent à la
monstruosité. Elle peut être indicible, de façon classique. Ou alors, elle est
illustrée par les clones d'Hitler, les alphas et omégas du Meilleur des mondes
de Wells, les légions d'esclaves au service d'un tyran sanguinaire... Or, en
annonçant une naissance - vraie ou fausse -, on fait miroiter l'image d'un
clone au babil léger, minois de petite fille aux joues roses. Une image qui
provoquera l'émotion que l'on ressent face à tout bébé. Si, de surcroît, on
présente des photos - vraies ou fausses - de cette mère heureuse, satisfaite de
cette maternité inespérée et de cette belle enfant dont on imagine qu'elle
deviendra une belle jeune fille, on travaille à modifier du tout au
toutÊl'image du clone qui, dans l'imagination collective, reste aujourd'hui
majoritairement négative.
Certes, mais l'opposition au clonage n'est-elle pas
fondée sur une morale, plus que sur des images ?
Oui. Mais les tenants et les aboutissants plus
philosophiques, plus épistémologiques, plus moraux du clonage sont généralement
peu élaborés dans l'opinion, alors que les images sont puissantes, elles. La
possibilité de connoter positivement l'image du clone serait donc un succès
considérable en termes de communication. Le fait de placer le premier clone
sous le signe de la Noël participe d'ailleurs aussi de cette volonté. Noël,
c'est l'événement heureux, le divin Enfant, le renouveau. Bien sûr, Claude
Vorilhon, alias Raël, se dit le demi-frère de Jésus- Christ ; il a donc des
affinités particulières pour cette date. Mais Antinori et Zavos également se
sont placés à un moment ou à un autre sur le créneau de la Nativité. Ainsi, la
cohérence entre les discours des concurrents est frappante. Elle n'est pas
l'effet d'un hasard ou d'une symbolique : elle procède de la même analyse
stratégique en termes de communication sur le clonage.
Le front anticlonage vous semble donc menacé ?
L'opposition du public pourrait finir par céder sous les
coups de cette redoutable stratégie. Mais celle de nombre de scientifiques
également, d'autant qu'elle est fragile. Contrairement à une idée reçue, les
chercheurs et les médecins sont loin d'être unanimes à condamner définitivement
le clonage reproductif sur des bases philosophiques. En décembre 2001,
l'académie américaine des sciences a entendu Boisselier (prêtresse de Raël,
directrice de la société Clonaid affiliée à la secte), Zavos (andrologue
américain) et Antinori (gynécologue italien) défendre leurs projets. Elle a
conclu qu'il ne fallait pas autoriser le clonage reproductif parce que la
technique présentait d'importants risques de malformations et de maladies.
Sous-entendu : nous n'estimons pas que le clonage est immoral, mais seulement
qu'il est dangereux pour l'homme. Que deviendra cet argument si on montre une
petite fille qui semble bien sous tous rapports ? Comme la majorité des
scientifiques n'a guère insisté sur le caractère répréhensible du clonage en
soi, tout ce courant de pensée qui n'y est pas fondamentalement opposé
s'efforcera dès lors de déterminer les cas où il pourrait être légitime.
D'éminentes personnalités scientifiques comme lady
Warnock ou David Shapiro en Grande-Bretagne, et bien d'autres en Belgique, en
France, en Allemagne, sont tout à fait sur cette ligne. Ils ont pour point
commun de défendre une philosophie morale utilitariste dont le principe est
d'éviter la douleur et de maximiser les conditions d'épanouissement de
l'individu. Selon cette morale, si le clonage risque de créer de la douleur en
aboutissant à la naissance d'un enfant mal formé, on s'y oppose. Mais dès lors
que cette menace serait allégée, on trouvera des indications pour ce mode de
procréation : atténuer la détresse d'une famille qui vient de perdre son enfant
en permettant sa renaissance neuf mois après ; soulager un couple désespéré de
ne pas avoir de filiation par le sang... Et on soulignera qu'on a toutes les
raisons de penser que cet enfant tant désiré sera choyé comme un enfant de
l'amour, et plus que beaucoup d'autres... Dans ce contexte, la première
observation validée d'un clonage reproductif d'un enfant sain aurait des conséquences
bouleversantes, faisant émerger sur le devant de la scène cette conception de
la morale dont on n'a généralement pas saisi toute la force et toutes les
implications, d'ailleurs bien au-delà de la question du clonage.
Cette défense utilitariste de la légitimité du clonage
reproductif peut sembler assez convaincante. Mais pourquoi y être donc
personnellement tellement opposé ?
Avant de répondre, je voudrais faire observer ce que
l'annonce du clonage humain par une secte a de symbolique et de significatif.
La prise de possession des esprits est au coeur des mécanismes de sujétion
sectaire. Que cette prise de possession ne suffise pas à Raël et qu'il désire y
ajouter la maîtrise des corps éclaire la nature du dessein que représente le
clonage reproductif. Or, la prise en compte des intérêts individuels ne saurait
résumer l'exigence éthique. En particulier, on ne peut faire l'économie d'une
réflexion sur ce qui est vraiment nécessaire à l'épanouissement d'une vie
autonome, c'est-à-dire spécifiquement humaine. Le clonage reproductif donne à
certains la totale maîtrise du corps : le sexe de la personne clonée, son
aspect physique, ses caractéristiques sensorielles, le hardware de son cerveau,
ses prédispositions génétiques seront tels qu'un autre l'a décidé, et non pas
le résultat du hasard protecteur de la grande loterie de l'hérédité. Qui peut
encore, aujourd'hui, se réclamer d'un dualisme radical tel que le corps et
l'"âme", le corps et l'esprit seraient indépendants l'un de l'autre ?
Certes, la personnalité d'un homme n'est pas réductible à ses gènes, modelée
qu'elle est par les acquisitions de son vécu. Pour autant, elle ne saurait non
plus en être indépendante. Je suis ce que je suis, vous êtes ce que vous êtes,
parce que nous habitons, vous et moi, notre corps. En réalité, corps et esprit
évoluent en des sphères irréductibles l'une à l'autre mais inséparables. Si,
par idéologie, j'ai pris l'ascendant sur votre esprit, je me suis aussi en
partie rendu maître de votre corps. A l'inverse, la prise de pouvoir du corps
est aussi un assujettissement de l'être. Tout indique que l'altérité biologique
engendrée par la loterie de la procréation constitue un terreau favorable pour
l'épanouissement de l'altérité de la personne. Attenter à cette base biologique
de l'altérité est ainsi une atteinte aux droits de l'enfant, et donc une
atteinte aux droits de l'homme et un crime.
Le clonage reproductif fait débat, donc. N'est-il pas
alors inéluctable qu'en démocratie, la liberté de cloner, pour des raisons
médicales ou d'autres, finisse par être acquise ?
Au contraire. C'est avec un argument de la démocratie
qu'on combat le clonage. Si le clonage mettait en jeu seulement la volonté des
gens qui se clonent, il en irait simplement de leur liberté d'individu. On
pourrait dire : il y a des pour, des contre, on laisse faire, au nom de la
liberté individuelle. Mais ce n'est pas de la chirurgie esthétique. On crée une
autre personne qui est appelée à être un citoyen. Or la démocratie se doit de
défendre les intérêts de ce citoyen, et cela d'autant plus qu'il est en état de
faiblesse. Comment cette exigence de défendre celui qui est le plus menacé ne
s'appliquerait-elle pas à des enfants que certains voudraient assujettir en se
rendant maîtres de leur image et de leur corps ?
La décision de se cloner n'est pas une liberté
individuelle. Elle pose la question de savoir si on est libre de créer un
individu qui court le danger d'être aliéné, de par sa prédétermination
génétique absolue. Pour moi, un débat démocratique bien conduit sur le clonage
essayera de toucher du doigt ce qu'est le but de la démocratie : d'une part
débattre, mais aussi trouver le moyen de protéger ceux qui n'ont pas accès au
débat, les opprimés, les plus faibles. Les clones, potentiellement. De toute
façon, que je sois optimiste ou non quant au résultat final, je sais que ce
combat doit être mené.
En attendant, l'interdiction mondiale du clonage est en
panne. A qui la faute ?
C'est le résultat d'une double obstination, celle des
politiques, et celle d'une grande partie des scientifiques. L'adoption, par
l'ONU, d'un texte contraignant qui implique une transposition dans le droit
national d'une interdiction mondialisée du clonage reproductif, est dans
l'impasse notamment parce que les Américains s'opposent à tout accord
international qui interdirait le clonage reproductif sans interdire également
le clonage thérapeutique (création d'embryon humain par clonage dans l'espoir
d'en tirer des lignées de cellules susceptibles de soigner le patient
"cloné", ndlr). Le gouvernement Bush a donc fait barrage.
Politiquement, ce n'était pas très sain, car il n'y avait aucune chance d'avoir
l'unanimité mondiale en faveur d'une interdiction du clonage thérapeutique. Il
y a déjà une poignée d'Etats qui ont autorisé la recherche sur des embryons
humains clonés, notamment l'Angleterre. Mais les Américains ne sont pas les
seuls à être responsables de ce blocage. A l'opposé, il y a eu la forte
pression de cette grande majorité de scientifiques qui est favorable au clonage
thérapeutique. Lequel est, en réalité, de moins en moins thérapeutique. Quand
on lit, dans les revues de référence comme Science et Nature, les récentes
analyses qui sont faites des perspectives du clonage thérapeutique, on se rend
compte qu'elles sont extraordinairement irréalistes. Aujourd'hui, en toute
honnêteté, la seule justification à cette recherche sur les embryons de clones
humains est cognitive : elle peut faire avancer la compréhension de phénomènes
cellulaires fondamentaux.ÊNéanmoins, parce que c'est là une ouverture d'un
champ de recherche, des scientifiques s'obstinent à la défendre, quitte à ce
que cela empêche, par ricochet, d'aboutir à une interdiction mondiale du
clonage reproductif humain.
Mais n'est-ce pas là une situation classique : lorsqu'une
nouvelle technique existe, on finit par l'utiliser ?
L'utiliser ne veut pas dire la légaliser. Il existe des milliers de techniques qui sont utilisables, qui sont parfois utilisées, et qui sont néanmoins criminalisées. On peut enlever quelqu'un, lui prendre un rein et le greffer sur quelqu'un d'autre : techniquement, c'est faisable depuis quelques dizaines d'années. C'est parfois pratiqué, mais partout dans le monde, c'est un crime. On peut aussi tenter de créer des hybrides d'homme et de singe, pour des usages variés. On ne le fait pas, autant qu'on le sache. Et là encore, ce serait un crime. Dire que toutes les techniques disponibles sont obligatoirement légalisées, cela implique qu'existerait dans la science un mécanisme interne, un déterminisme extérieur à la volonté humaine, dessinant les contours d'un avenir inéluctable. La science contre la liberté, en quelque sorte. Une telle conception sous-tend un renoncement profond à la démocratie. En effet, la justification de la démocratie est de s'efforcer de faire le tri entre ce que l'on peut faire, ce que l'on désire réaliser, et ce dans quoi on préfère éviter de s'engager. Dire que ce choix n'existe plus signifie qu'il faut abolir la démocratie, abolir le débat sur ce qui est juste et injuste, légitime ou illégitime. Si tout ce qui peut se faire doit être fait, il n'y a alors plus place que pour uneÊdiscussion sur ce qui est réalisable ou irréalisable. Heureusement, ce n'est, peut-être, pas encore la réalité du monde.